Tournée missionnaire de mai 2002 en Haïti
 

Port-au-Prince, le 22 juin 2002

Bien chers amis,

Je profite des avantages de l’internet pour vous faire part de ma dernière

tournée missionnaire à l’intérieur d’Haïti... Bonne lecture !

En mai dernier, j’ai effectué une autre tournée à l’intérieur même d’Haïti, laissant mon épouse Agathe à Port-au-Prince, au Wall’s International Guest House où elle exerce son propre ministère. Voici un compte rendu de ce voyage qui m’a amené dans le département Nord-Ouest, à Boucan-Patriote et à Dos-D’Âne en compagnie de deux jeunes collaborateurs :

  1. Paul Souffrant, un Haïtien de 27 ans, originaire de Saut-d’Eau, un village où nous avons commencé à nous impliquer... Paul me sert régulièrement de guide dans mes déplacements et d’interprète face au créole.

  2. David Dupont, un Québécois de 23 ans, venu passer 6 mois en Haïti pour aider dans divers contextes chrétiens. Musicien et parlant le créole, il a un excellent impact auprès des enfants et dans l’animation de la louange.

Mercredi, le 15 mai 02, sur la route

Nous quittons le Guest House vers 8h00 pour nous rendre au terminus d’autobus en partance vers Gonaïves. Déjà ce court trajet à travers Port-au-Prince n’est pas sans difficulté, vu l’état misérable des rues et la densité de la circulation.

Voyage Port-au-Prince -- Gonaïves dans un autobus d’une quarantaine de passagers "packté à full capacité" . Ce qui veut dire qu’on a dévissé les sièges pour les déplacer vers le centre et pouvoir asseoir 3 personnes par banc au lieu de 2. Pour avoir à peu près une place normale, je paie personnellement pour 2 places, alors qu’avec mes compagnons, je suis relégué au dernier banc à l’arrière. Comme il reste quelques places à combler, on fait entrer encore des personnes par la porte arrière, avec leurs bagages, pendant qu’à travers les fenêtres ouvertes de petits vendeurs essaient de vendre boissons gazeuses, friandises, médicaments, lampes de poche, etc. Lorsque l’autobus est enfin plein, c’est le "décollage". On est au moins 70 passagers dans ce vieil autobus scolaire recyclé. Mon siège, mobile, sur lequel j’ai le privilège d’être seul avec un autre passager se déplace à tout moment pour me mettre dans une position plutôt... inconfortable. Mes compagnons sont just’à côté de moi... L’allée n’existe plus tant les gens sont tassés... comme des sardines. Moi-même, je me demande comment on aurait pu mettre une personne de plus sur mon banc, si je n’avais pas payé pour 2 !... La sortie de Port-au-Prince est tout simplement affreuse alors que la rue qu’on emprunte est défoncée... Les passagers sont calmes et silencieux... comme d’habitude...

Après quelques kilomètres de route, alors qu’on traverse un des nombreux villages qui ralentissent le parcours, un "traiteur" réussit à monter sur le pare-choc arrière et réclame qu’on lui ouvre la porte... Une fois l’opération réussie non sans difficulté, il s’introduit dans la "non-allée" en bousculant les passagers quelque peu consentants. Il se faufile avec son plateau à la main plein de bananes pesées, de morceaux de viande grillée et de piklise (salade forte au choux). Sous son plateau, pend un paquet de feuilles dont il déchire un morceaux qui lui sert d’assiette pour servir ses nombreux clients !...

Une vingtaine de kilomètres plus loin, il aura fait beaucoup d’acrobaties pour se maintenir en équilibre, mais aussi un bon profit alors qu’il aura vidé son plateau. Il profitera d’un arrêt de l’autobus pour sortir par la porte avant... Nous, nous sommes là, poursuivant le voyage.

De Port-au-Prince à St-Marc, une heure et demie de trajet assez passable alors que la route est asphaltée. De St-Marc aux Gonaïves, c’est une autre histoire. Cette route nationale No 1 est... en terre battue dans cette section. Non pas qu’elle n’a pas déjà été asphaltée, mais l’asphalte était devenue tellement maganée qu’on a fini par essayer de refaire la route... C’est moins pire que c’était, mais les travaux sont tellement lents qu’on est à la phase de la remise à nue... du sol... que la pluie ne manque pas de détériorer. Cette partie de notre trajet jusqu’aux Gonaïves nous prend une autre heure et demie... poussiéreuse !... Originalité pour nous faire oublier quelque peu les inconvénients, le paysage est agréable pour le temps qu’on traverse la zone de rizières... Encore plus original, c’est ce jeune homme qui se lève tout à coup vers le tiers avant du véhicule et qui se met à évangéliser les passagers. Son long discours créole échappe à ma compréhension tant à cause de la distance qui me sépare de lui, qu’à cause du bruit environnant et de son langage avec lequel je ne suis pas assez familier. Mais, à tout moment, j’entends des "amen" et des "alléluia" de consentement de la foule, aux paroles prononcées par l’évangéliste improvisé. Tout à coup, un contestataire lui réplique quelque chose, et même mon compagnon Paul "embarque" dans la discussion... Finalement, on arrive aux Gonaïves où notre autobus nous laisse descendre...

Aux Gonaïves, arrêt à une station service bondée de voitures et de gens où un chauffeur de taxi nous a repéré. Il nous offre ses services sans savoir où nous allons... Marché conclu : il va nous conduire avec tous nos bagages à un sortie de la ville d’où nous pourrons prendre un tap-tap pour la suite de notre voyage... En fait, en plus de mes deux compagnons réguliers, le pasteur-responsable chez qui nous allons, est aussi du voyage. Le "taxi" est une voiture ordinaire dans laquelle sont déjà assises trois dames et un enfant !... On va finir par monter avec nos bagages, dont la guitare de David... Comme convenu, notre chauffeur passe par un "market" où nous arrêtons pour acheter des assiettes, des fourchettes, des cuillers et des verres pour les deux séminaires à venir : 350 de chaque !... Pendant qu’on magasine, il a la bonne idée d’aller conduire ses premiers passagers avant de nous reprendre... Vers 2h00, il nous laisse à la sortie de la ville, à l’emplacement des tap-taps en partance vers Anse-Rouge...

Les propriétaires de tap-taps nous voient bien arriver, nous les "Blancs"... avec nos nombreux bagages. Le marchandage n’est pas facile alors qu’on veut nous faire payer bien plus cher que normal !... On arrive à s’entendre puis on monte, en espérant que le départ ne va pas tarder. Il faut encore attendre, il y a encore de la place !... La boîte de notre pick-up n’est pas tout à fait pleine de monde !... On finit par partir, le chef d’expédition s’est s’assis sur le capot juste devant moi !... Je suis encore un privilégié alors que j’ai payé une place en avant : on est 3 sur la banquette dont le dossier est plutôt défoncé... Mais, ça va. On quitte Gonaïves en longeant la mer sur une route de terre très malmenée et sinueuse qui monte et descend au gré des collines qui se succèdent. La vitesse est heureusement très réduite, le paysage est désertique... Alors qu’il n’y a pas eu de pluie depuis belle lurette, les arbres sont rabougris et couverts de poussière. Même les cactus qui abondent dans cette région semblent souffrir de la sécheresse... Derrière nous, petit à petit se profile la ville des Gonaïves alors qu’on longe la baie au fond de laquelle elle est située... Tout à coup, un arrêt : un gros camion qui nous a dépassé à quelque hasard d’une courbe, est incapable d’avancer; son chargement trop lourd l’empêche de surmonter un rocher qui surplombe la route. Les passagers (car il y en a là aussi) descendent et poussent... Et voilà... On continue encore quelques kilomètres jusqu’à ce que je vois notre véhicule se diriger vers un muret qui est à ma droite.... où il bute...

- Que se passe-t-il, demande le chef d’équipe du haut du capot ?

- Il n’y a plus de frein, de rétorquer le chauffeur !...

- Mais non, mais non, de réagir notre "capitaine"... Il fallait pomper davantage...

Inutile d’insister, le chauffeur et le chef d’expédition sont convaincus que leur véhicule est correct !... Quant à moi, j’ai vite conclu que ma vie était plus précieuse que le peu de gourdes que je pourrais sauver en continuant avec le même véhicule... Heureusement, à ce moment-là passe un autre camion avec une boîte ouverte... Son chauffeur accepte de nous prendre, mes compagnons et moi. Les autres passagers du tap-tap décident de faire confiance à leur véhicule !... Imaginez, cet incident nous arrive just’avant une grande descente d’au moins un kilomètre de long... Merci mon Dieu d’avoir pourvu un autre moyen de transport !... Montés dans le camion, assis inconfortablement au milieu des gens et des bagages de toute sorte, nous poursuivons nos 3 heures de route. À notre surprise, le "fameux" tap-tap" aux freins imprévisibles nous rejoint à un moment donné où nous sommes arrêtés à un oasis; des gens y viennent puiser de l’eau et vendre toutes sortes d’affaires. Le chef d’expédition du tap-tap nous interpelle et réclame son dû... Longue et pénible discussion alors qu’il veut recevoir le plein montant de la course... On finit par s’entendre pour payer moitié-moitié entre les deux véhicules. Ouf !... Notre voyage se poursuit... À un moment donné, une dame fatiguée, affalée de tout son long sur les bagages, la chemise déboutonnée, bien endormie, pose sa main sur ma cuisse... Le paysage est magnifique au dessus de la mer, les bagages "volent" presque de ci de là tant la route est pénible... On cherche désespérément une manière quelque peu confortable de s’asseoir. Il y a bien des bancs en bois... trop durs pour nos fesses. Alors, je choisis de m’asseoir sur un gros sac de chaussures... David vient m’y rejoindre... Des bidons d’huile à lampe laissent déborder leur contenu... une brouette neuve fait des siennes, des bouteilles claquent les unes sur les autres.... David essaie en vain de calmer "la tempête"... Rien n’y fait...Tout est secoué à tout moment... Le trajet finit par prendre fin... et nous achemine vers 16h00 à Anse-Rouge, autre étape intermédiaire de notre voyage.

À Anse-Rouge, un taxi nous attend, une entente ayant été pré-établie avec le pasteur... On embarque rapidement avec tous nos bagages, et c’est reparti pour un autre bout de route. Cette fois, on quitte la côte puis on grimpe en montagne... Je dis "grimpe" tant la route est accidentée... Mais, notre voiture n’est pas si pire et notre chauffeur habile. Nous finissons par arriver à... Boucan-Patriote, un petit village très isolé et très dénudé. Ça fait huit mois qu’il n’a pas plu, au dire des gens. Imaginez la désolation qui se lit dans le paysage et... sur les visages. Les très rares arbres qu’on voit ont l’air si "fatigués" d’attendre la pluie ! Une certaine variété de palmiers garnit l’environnement... plutôt lugubrement : de longs troncs dénudés coiffés de quelques branches qui serviront plus tard à faire des toits de maisons... On nous offre l’hospitalité chez la fille d’un chrétien dont l’épouse est décédée. Selon le coutume, il a dû céder sa propriété à sa fille en mariant sa deuxième femme. Donc, chez cette fille, on nous a préparé une grande chambre avec un lit double pour Paul et David et un lit simple qui me revient. Non pas les plus confortables des lits, mais quand même... La toilette ? Un reste de latrines est là derrière un bâtiment, un trou dans un bloc de ciment entouré de quelques tôles et branchages. La porte, il n’y en a pas... De quoi décourager les plus pressants "envies"... On nous sert un modeste mais bon repas de riz avec sauce-feuille. Comme il est passé 18h00, il fait nuit, assez pour que je puisse aller me "baigner" discrètement dans un fond de brouette qui sert de douche à ciel ouvert... On a même préparé un peu d’eau chaude. Comme on est en altitude et qu’il fait un peu frais, ce n’est pas de refus... Cette eau, d’où vient-elle dans ce pays de désolation ? D’un réservoir bâti sur le sol qui semble contenir encore quelques gouttes d’eau de pluie recueillie à partir des gouttières d’un toit. Vraiment, c’est le dépaysement... Mais, on est "pas plus mal", en pleine nature, et pour une bonne cause... La nuit se passe assez bien alors que je finis par trouver mon "nid" entre les bosses de mon matelas...

Jeudi, le 16 mai 2002, à Boucan-Patriote

À Boucan-Patriote, on va passer les trois prochains jours. On y est venus à la demande du pasteur, responsable d’une association de leaders d’églises de la région. Il a convoqué et attend, dit-il, près de 150 personnes... Ce matin, lever vers 6h00. On nous prépare un "petit-déjeuner" avec café et pain. Comme on a apporté notre "beurre de peanut" et notre miel, ça va aller... L’eau, on nous en a fait bouillir, puis après avoir ajouté une "aquatab", c’est devenu sécure et buvable, quoique à goût de chlore. Imaginez un bon verre d’eau chaude à saveur de chlore pour étancher votre soif !... Faut dire que je suis gâté avec David qui a apporté de la poudre de jus sans sucre... Ajoutée à l’eau, ça ben d’l’allure...

À 8h00, alors que je m’attends à trouver une grosse centaine de gens dans la petite chapelle de l’autre côté de la route, il n’y a qu’une poignée de chrétiens et chrétiennes !... Les autres vont venir, me dit-on, mais comme ils doivent parcourir à pied des dizaines de kilomètres, ça prend du temps... Effectivement que la chapelle se peuple petit à petit... Le deuxième jour, on pourra compter jusqu’à 66 personnes,... quand même loin des 150 annoncées !..

N’empêche, qu’il y a ceux qui sont là au début : une vingtaine de responsables d’églises et d’autres gens de la place... Après les présentations et chants qui durent longtemps, vient le temps du séminaire que je dois donner sur le thème Le Disciple selon le coeur de Dieu. Des brochures que j’ai apportées de Port-au-Prince ont été distribuées à ceux qui ont payé la cotisation convenue : environ un dollar cinquante canadiens par participant, comprenant aussi les frais de repas... pour trois jours. Le Réseau Compassion a pourvu en avance l’équivalent pour... 120 personnes.

Un bon début de séminaire où je commence par présenter ce qu’un disciple n’est pas... On choisit de ne pas me traduire en créole pour gagner un peu de temps... Les gens arrivent à suivre mon français malgré leur peu de maîtrise de cette langue. Faut dire qu’avec mes nombreuses années d’enseignement à toutes sortes d’auditoires, j’ai acquis l’habitude d’adapter mon langage, utilisant un français facile et sans accent québécois (!), prenant le temps de vérifier qu’on m’a compris, répétant si nécessaire, disant les choses autrement au besoin... Les gens reçoivent la Parole avec beaucoup d’intérêt. Leur coeur en est assoiffé comme leur sol de la pluie...

Miracle ou coïncidence : en plein milieu de mon exposé, vers 10h00, une grosse pluie commence à tomber et à marteler le toit de tôle de la chapelle... Interpellés, partagés entre la joie d’entendre la Parole de Dieu... et celle de savoir leurs sols enfin désaltérés, les gens sont immobiles, silencieux... Moi aussi, je me tais, incapable de rivaliser avec le vacarme qui sévit... Près d’une heure plus tard, la pluie cesse et je reprends mon enseignement pour quelques minutes... Un dîner est alors servi. Deux grosses marmites arrivent. Du riz est servi, arrosé d’une sauce-feuille garnie de quelques morceaux de poisson séché... Après peut-être des jours où plusieurs n’ont pas mangé à leur faim, ils se régalent à déplacer la "montagne de riz" déposée dans leur assiette...

Vendredi, le 17 mai 2002, à Boucan-Patriote

La matinée se déroule à peu près comme hier... Même avec la pluie qui tombe pour une deuxième fois après 8 mois sécheresse !...

L’enseignement est très bien reçu alors que je poursuis mon partage sur les marques d’un authentique disciple de Jésus :

  1. Liberté relationnelle complète, à partir de Luc 14.26...

  2. Liberté matérielle complète, à partir de Luc 14.33...

  3. Liberté personnelle complète, à partir de Luc 14.16...

Après le dîner, pendant que je me repose un peu, j’ai la joie de voir le père de la fille chez qui nous logeons en train de bêcher son champs... et sa fille derrière lui, mettre les semences de maïs en terre, une par une...

Plus tard, réunion avec quelques responsables du séminaire... pour faire un bilan des comptes : le responsable nous apprend qu’il va manquer d’argent pour le repas du lendemain !... Surpris, je lui dis que selon notre entente, c’est lui qui me doit de l’argent puisqu’il n’y a que 66 personnes, et non 150 ou même 120 pour lesquels je lui ai avancé l’argent !... Heureusement que mon collaborateur haïtien Paul est là pour me rassurer qu’il a reçu bien assez d’argent et qu’avec la quantité de riz déjà acheté, il en a de quoi préparer le repas du lendemain... y compris pour acheter le cabri (la chèvre) déjà promise aux participants... Notre "cher" responsable a un comportement quelque peu louche... Heureusement que les participants ont une autre attitude...

Les latrines ne m’ayant pas assez inspiré jusque là, j’apprends avec bonheur que d’autres latrines sont disponibles chez le troisième voisin... avec même un siège... en ciment... pour s’asseoir. Quel luxe !...

Samedi, le 18 mai 2002, à Boucan-Patriote

Poursuite du séminaire... interrompu à nouveau par une abondante pluie en plein milieu de l’avant-midi...

    4.    Persévérance dans la Parole, à partir de Jean 8.31...

Le temps manque pour aborder les quatre autres marques d’un véritable disciple...

Je termine en présentant la conclusion :

           Les "bénéfices marginaux" dans le siècle présent et dans le siècle futur...

Les gens partent chez eux après un copieux repas de riz avec sauce au cabri, le ventre et le coeur... joyeux, non sans vouloir savoir QUAND aura lieu le prochain séminaire...

Moi, je demande au responsable de me remettre la "vaisselle" qu’on a acheté ensemble à la fois pour son séminaire ET pour celui qui doit suivre... Il devait me mettre de côté 150 assiettes, 150 fourchettes, 150 cuillers, 150 verres. Au lieu de cela, il me remet 50 assiettes, 25 fourchettes et 25 cuillers, puis 50 verres, dont 25 neufs et 25 ayant déjà été utilisés !... À ma demande, il m’apporte la différence... une heure et demie plus tard !... Vraiment, je n’ai pas envie de refaire affaire avec cet homme. Je partage la situation avec deux autres responsables locaux... La confusion règne un bon moment, jusqu’à ce qu’il demande pardon... au moins superficiellement...

Plus tard, vient le moment de chercher un moyen de nous rendre à notre prochain rendez-vous à Dos-D’Âne où je dois reprendre le même séminaire avec un autre groupe de leaders d’églises... Le véhicule qui nous a amenés ici, appartenant à un commerçant de Boucan-Patriote, est bien disponible, mais le prix est EXAGÉRÉ... Il veut profiter de notre position de "Blancs"... Je n’ai pas l’intention de me faire abuser une deuxième fois...

Dimanche, le 19 mai 2002, sur la route et à Anse-Rouge

Boucan-Patriote est VRAIMENT à la campagne... On ne sait pas QUAND un tap-tap passera, surtout un dimanche matin. Sera-ce à 6h00, à midi, à 14h00 ?... On nous rassure qu’il en passera un à un moment donné... Dès 6h00, Paul, David et moi, on est sur le piton, prêts à décoller avec le premier véhicule qui pourra nous prendre...

La matinée est longue... On attend, on prie, on chante... on partage quelque peu avec les gens... Notre objectif est de rejoindre le village où devra se tenir le prochain séminaire, à partir de 8h00 le lendemain matin. Il est midi lorsqu’enfin passe notre occasion ! Un tap-tap, déjà passablement peuplé... On n’est pas encore sortis du village lorsqu’il arrête.

- Je dois prendre un pneu de rechange, dit le chauffeur...

Pendant qu’il cherche le dit pneu, je me mets à examiner les roues de notre véhicule. AUCUNE des quatre roues ne possède les 6 boulons prévus !... Il y en a 5 ou 4... ou 3. Je demande à notre co-pilote pourquoi on ne met pas les 3 boulons pour mieux équilibrer les forces ? Il me répond que les autres écrous ne "marchent" plus... Pendant qu’il m’explique, quelqu’un d’autre est en train de rajouter un peu d’air aux 4 roues... Le chauffeur, lui, a trouvé le pneu... Il est maintenant en train d’arroser son radiateur qui est couvert d’un peu trop de boue... Puis, il rajoute de l’eau dedans... Finalement, on repart, non sans que quelques personnes poussent, car le démarreur n’est pas toujours fidèle... La route est sinueuse et généralement descendante jusqu’à Anse-Rouge. Les freins fonctionnent... un peu. Alors, le chauffeur utilise la compression ou carrément ferme le moteur de temps en temps pour s’assurer qu’on ne va pas trop vite... Comme on a eu de la pluie les trois derniers jours, la route est parsemée d’assez nombreuses flaques d’eau, ou plutôt de boue. À un moment donné, je suis persuadé que notre voyage vient de prendre fin... dans un immense étang de boue !... Mais, non, quand on est Haïtien, on n’est pas vite découragé. On en a vu d’autres... Quelques hommes, dont mon fidèle collaborateur haïtien Paul, se mettent à pousser le camion, les deux pieds bien dans la "bouette"... Et c’est reparti...

Vers 14h00, on arrive à Anse-Rouge, fatigués, affamés, mais contents... On nous débarque près d’un petit restaurant haïtien au bord de la mer. Sympathique... On mange un bon "riz-pois-collé" typique d’Haïti, on boit un coca... puis on attend la prochaine occasion, qui viendra peut-être, nous dit-on !... J’ai le temps de faire une sieste sur un perron de ciment pendant que David placotte comme d’habitude avec un groupe d’enfants qui s’est vite formé autour de lui... Il fait chaud, on a bien mangé... De quoi nous plaindre ? Plutôt louer calmement le Seigneur à la pensée qu’Il a tout sous contrôle !...

À 16h30, je me résigne à la pensée qu’on ne trouvera pas de tap-tap pour voyager aujourd’hui...

À peine ai-je formulé l’idée qu’on va chercher un pasteur de la ville qui pourra nous loger pour la nuit : un jeune homme avec qui on a fait connaissance, me dit :

- Il y en a un qui passe juste là sur la rue...

Je me précipite en vitesse pour lui présenter notre situation de... missionnaires en panne ! Il me dit qu’il va visiter une soeur malade et qu’il nous prendra après !... Effectivement, il revient une quinzaine de minutes plus tard, nous prend avec nos bagages et nous amène chez lui, où sa femme déjà avisée a commencé à aménager la maison pour nous loger. Notre hôte n’est pas vraiment pasteur, mais un évangéliste engagé dans sa communauté... et très ouvert à notre ministère. Après qu’il nous ait fourni de quoi nous "baigner" (nous doucher), il va chercher son pasteur qui vient me rencontrer dans la soirée. Le pasteur se montre TRÈS intéressé à ce que je vienne faire des séminaires à Anse-Rouge... Il va en parler à l’association des pasteurs de la région !

Heureusement qu’on a pris un bon dîner vers 14h30... Je lui dit qu’il n’a pas besoin de nous préparer à souper...

La nuit est fraîche... On dort bien dans ces lits qu’on a spécialement déménagés dans le salon de cette modeste maison pour nous accommoder. Le couple couche par terre... dans le corridor... avec leur jeune enfant... Vraiment, on ne pourrait pas recevoir un meilleur accueil. Ces gens nous reçoivent comme des rois. Ils mettent tout ce qu’ils ont à notre disposition... sans RIEN nous demander !... L’homme (j’oublie son nom...) me dit que le lendemain matin il partira très tôt pour aller à la pêche en mer... Il doit faire ça pour boucler le budget de sa jeune famille, car son travail d’enseignant ne lui apporte pas un revenu suffisant !...

Lundi, le 20 mai 2002, sur la route et à Dos-D’Âne

Très tôt, un petit-déjeuner nous est servi. Nous le partageons avec nos hôtes, lui n’étant pas allé en mer à cause du vent. À notre souhait à peine formulé, on nous a trouvé du sirop de canne (de la mélasse) pour mettre sur le pain local...

Dès 6h30, le pasteur vient nous rejoindre pour nous amener au lieu de passage des tap-taps... tout en nous avertissant qu’il n’en passera peut-être pas avant 10h00, ou midi... ou 14h00 !... En marchant, il nous fait voir sa maison où il abrite une quinzaine d’orphelins de la région... Faut voir ces si beaux enfants... dans un environnement si démunis, en train de manger leur bouillie matinale ou d’enfiler leur culotte...

Pendant qu’on est là à jongler sur le moyen de nous rendre à Dos-D’Âne, voilà que le pasteur de ce village nous trouve, le pasteur Beaubrun, un homme d’une cinquantaine d’année, plein d’allure, déterminé à nous faire voyager le plus tôt possible car, dit-il, les participants au séminaire sont là depuis hier et vous attendent impatiemment. Il ne faut pas retarder, car ils pourraient repartir dans leurs villages respectifs... fort déçus...

Oui, on veut bien partir au plus vite... Mais on ne veut pas se faire exploiter inutilement. Que faire ? On attend jusqu’à... midi avant qu’on finisse par trouver non un tap-tap mais un chauffeur privé... Père, MERCI pour Tes provisions...

Arrivée à Dos-D’Âne vers 14h00. La route n’a pas été si pire. On a dû traverser le lit de 2 ou 3 rivières... heureusement à sec, vu la sécheresse prolongée... Dos-D’Âne, un tout petit village situé en hauteur, au fond d’une longue vallée. Le paysage y est aussi désolé que fantastique, les gens très sympathiques. Vraiment, le pasteur Beaubrun est un gentleman, un ancien magistrat, un vieux professeur d’école, un pasteur sur le tard qui a tout à fait le sens de l’hospitalité...Ayant été marié 3 fois (!), il a plein d’enfants à notre service !... On a préparé pour nous une chambre "tout équipée" avec 3 lits, une table et quelques chaises... Les latrines et la douche situées à proximité sont en excellent état, vu le contexte...

Vers 16h00, on m’accorde trente minutes pour commencer mon séminaire sur "le disciple selon le coeur de Dieu"... Finalement, j’enseigne une bonne heure et... c’est lancé pour deux autres journées qui s’annoncent fort prometteuses. Près de 70 personnes sont là, anxieuses d’entendre la Parole dans une ambiance disciplinée et joyeuse : beaucoup de jeunes et quelques leaders d’églises environnantes... Je n’ai pas encore fini cette journée qu’on me demande QUAND je reviendrai VRAIMENT, les gens sont touchés que Dieu ait envoyé quelqu’un de si loin -- du Canada -- pour leur apporter Sa Parole et leur témoigner Son amour...

Mardi, le 21 mai 2002, à Dos-D’Âne

Journée sans incident, sinon que je déplore le fait qu’on ait mal planifié notre passage et que, finalement j’ai peu de temps d’enseignement... Réunis vers 8h00 du matin, on passe toutes sortes de commentaires, on chante des chants, pour ne me laisser que 2 heures d’enseignement dans toute la journée !...

C’est pas plus mal pour Paul, David et moi qui profitons de l’après-midi pour aller nous baigner dans un vrai cours d’eau, un filet d’eau qui coule un peu plus loin, dans un ravin. Heureuse promenade, rafraîchissante... où on se met à l’eau dans une flaque d’environ 3 mètres de diamètre... Rafraîchis... d’autant plus que sur la route de retour, on se fait prendre par une grosse averse !... La bénédiction de la pluie continue. Alléluia !...

Mercredi, le 22 mai 2002, à Dos-D’Âne

Troisième jour de séminaire. Il n’est pas question de ne pas finir le séminaire. Les frères insistent pour que je donne TOUT ce que j’ai préparé sur le thème choisi...

D’accord, on prolonge le temps d’enseignement et je passe au travers du document dans un temps "record"...

En plus des 4 marques du disciple enseignées à Boucan-Patriote, je partage encore sur les 4 autres:

5.    Choix délibéré de la croix, à partir de Luc 14.27...

6.    Soumission totale à Christ, à partir de Luc 14.27...

7.    Amour ardent pour les siens, à partir de Jean 13.35...

8.    Abondance de fruit, à partir de Jean 15.8...

Enfin, je termine avec les "bénéfices marginaux" dans le siècle présent et dans le siècle futur...

Les gens sont enchantés... Ils en re-veulent... Les contacts sont bons... Je sens que je serais heureux de revenir... Vraiment, ici, l’organisation est "impeccable". Rien à redire... On ne cherche pas à nous exploiter... On nous accueille comme des serviteurs de Dieu...

Après le départ des participants, les responsables de l’association me rencontrent et me partagent leur préoccupations... financières : des toits d’églises de chaume qui coulent quand vient la pluie, des écoles sans ressources, des gens qui souffrent de la faim. Certain sont réduits à manger des petites mangues pas mûres qu’on a fait bouillir avec un peu de sel... Je leur dis que le Réseau Compassion International n’est pas en mesure de leur offrir une aide autre que les séminaires pour le moment... mais que nous servons un grand Dieu qui connaît toutes choses...

Il est convenu que nous quitterons en plein milieu de la nuit, aussitôt qu’un tap-tap passera, en provenance de Mare Rouge...

Jeudi, le 23 mai 2002, en route, jusqu’à Port-au-Prince

Il est 1h50 du matin lorsqu’un gros camion passe. Le pasteur Beaubrun qui a veillé à son passage vient vite nous réveiller. En un instant, on est prêts... et assis dans la boîte du gros truck, partis pour 4 heures de route. La nuit est noire avec quelques reflets de lune à travers les nuages. On voit à peine qu’il y a déjà une vingtaine de gens déjà installés au milieu de toutes sortes de bagages placés pèle-mêle. Comme la route est mauvaise, le chauffeur roule lentement, mais assez pour nous brasser et nous secouer le derrière sur le banc en bois, les jambes pendantes à l’extérieur... VRAIMENT, l’aventure... J’ai bien le temps pendant de parler à notre Père céleste... pour lui dire que j’espère qu’Il est convaincu que j’ai besoin d’un véhicule ?... Je lui avais dit dans un précédent déplacement que je voulais bien Le servir, mais à condition qu’il me fournisse une voiture convenable... À quoi j’ai eu comme réponse :

- Depuis quand tu mets tes conditions...

- OK, Seigneur, s’il le faut j’irai même à dos d’âne à... Dos-D’Âne !...

N’empêche que nous faisons un voyage magnifique dans cette nuit fraîche où nous descendons cette longue vallée jusqu’à Anse-Rouge, puis où nous suivons la côte jusqu’aux Gonaïves...

Nous y sommes à 5h45, à temps pour aller déjeuner chez les missionnaires Patrice et Nathalie Derrouche, après avoir loué encore les services de 3 mobylettes -tap-taps, communes dans cette ville... Une bonne douche en arrivant, un bon café avec du pain et de la confiture. Causerie agréable avec Patrice alors que le reste de la famille est encore au lit...

À 7h45, il vient nous conduire au Collège Élim où Agathe et moi avons servi de janvier à juin 2001. Nous pouvons saluer les élèves just’avant leur rentrée en classe... Un bon moment passe à partager et prier avec Roseline Corvil, la directrice qui persévère dans ses responsabilités malgré l’absence marquée de son mari, paralysé suite à un ACV depuis plus de deux ans... Je voudrais tellement qu’avec le Réseau Compassion, on puisse aider davantage cette femme si courageuse... et ce collège si prometteur mais aux besoins énormes !...

À 9h45, Patrice nous amène là où Paul et moi montons dans un autobus qui nous ramène à Port-au-Prince... David reste aux Gonaïves pour quelques jours... Alors qu’on arrive à la station, il n’y a presque plus de place. J’occupe la troisième position de mon banc, celle qui me met presqu’assis dans le milieu de l’allée... Sauf que je suis just’au-dessus des roues d’en arrière... Je ne sais pas dans quel état sont les amortisseurs, mais je sais que ça saute BEAUCOUP... Difficilement capable de supporter les chocs sur mon estomac, je décide de me tenir debout...

Je suis le seul Blanc dans cet autobus bondé d’Haïtiens, flanqué debout presqu’au milieu de tous ces gens entassés comme des sardines... Comme d’habitude, à un moment donné, un commerçant de bananes pesées refait apparition. .. Par la porte d’en avant, un autre petit vendeur s’est faufilé. Celui-ci offre à boire. Alors, comme je suis en bonne position de "serveur", je fais passer les cocas ou les fantas derrière moi et l’argent en avant !... Une belle occasion de servir !...

Vers 13h00, on arrive à Port-au-Prince, sains et saufs, avec le sentiment d’une mission accomplie !... et le souhait que les prochaines se fassent dans de MEILLEURES conditions !...

Votre frère en Jésus, Richard Ouellette